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Les déménagements d’antan

A une époque, pas si lointaine, où il était conseillé de ne déménager que pour de puissants motifs : « trois déménagements équivalent à un incendie », disait-on, les tapissiers d’abord, puis les entrepreneurs de transport, prirent l’habitude d’utiliser un matériel spécifique pour convoyer le précieux mobilier qui leur était confié. La voiture de déménagements était née.



Le nom de tapissière était également donné à de grands omnibus ouverts sur les côtés, servant à transporter le public sur les champs de course et pour les promenades.

Transporter son ménage

« L’étymologie de ce mot est dans sa définition même : changement de demeure par lequel on transporte son ménage dans un autre lieu », nous dit de cette « émigration » périodique le Dictionnaire de la conversation et de la lecture publié en 1860. D’avril à juillet, précisent les auteurs de cet ouvrage, les rues de la capitale sont encombrées de voitures et de porteurs travaillant avec activité à ce grand œuvre. Et d’ajouter : « il est juste de dire toutefois que l’une des créations industrielle de notre époque a diminué à Paris les inconvénients de ces changements de domicile : autrefois, la lourde charrette et les brancards* des commissionnaires étaient à peu près, pour les meubles, les seuls moyens de transport. Plusieurs entreprises fournissent maintenant des voitures de déménagement, bien suspendues, où leur fragilité est beaucoup plus ménagée. »

Le texte suivant, extrait des Lettres parisiennes (1836-1840) de Madame Émile de Girardin, corrobore ce propos : « Les grands événements de la semaine sont les déménagements ; ce qu’on a transporté depuis quelques jours de pendules, de pianos, de lits et de commodes, est inimaginable : Paris est un magasin de meubles ambulant ; les habitants de la Chaussée-d’Antin semblent fuir vers le Marais, les hôtes du Marais semblent descendre dans la Chaussée-d’Antin. C’est un immense chassé-croisé. On ne peut faire un pas sans être arrêté par une voiture de déménagement ; on ne peut traverser une rue sans rencontrer un secrétaire et une commode, ou bien un canapé renversé, garni de toutes ses chaises ; chaises menaçantes suspendues merveilleusement dans les airs. Vous tournez une rue... et vous vous trouvez nez à nez avec un buste de grand homme qui marche à reculons ; à droite, s’avance un piano avec son tabouret, sa lyre et ses pédales démontées ; à gauche, paraît un guéridon qui semble demander pourquoi son marbre ne l’a pas suivi. Le croira-t-on ? Hier nous avons surpris un innocent jeune homme rajustant sa cravate devant une grande et belle glace qui marchait à pas mesurés devant lui ; cette toilette ambulante nous a fait rire. Les commissionnaires doivent être bien fatigués ce mois-ci… »

Voitures de déménagement

A cette époque, les déménagements sont donc effectués à l’aide de voitures à quatre roues dédiées au transport de marchandises. Cette catégorie de véhicules se divise en cinq genres principaux : le gros chariot ou char, le chariot, la tapissière, le fourgon et le camion.

Excepté le gros chariot, ils ont en général le montage à trois ressorts et, sauf le camion, ont tous de grandes roues à l’arrière-train.

Selon le Dictionnaire encyclopédique et biographique de l’industrie et des arts industriels, publié en 1881, la tapissière, initialement utilisée par les tapissiers pour transporter des meubles, est un chariot équipé de panneaux sur les côtés, avec ou sans ridelles et ranchets. Ce genre de voiture, qui est très répandu, est monté, soit à trois ressorts, soit sur ressorts pincettes. Il est généralement couvert, soit avec des cerceaux et une bâche, soit avec un pavillon supporté par des ferrures et fermé avec des rideaux mobiles. Quand elle est destinée au déménagement, la tapissière porte, sous l’essieu de derrière, une caisse nommée civière, supportée par quatre chaînes et servant au transport des objets fragiles.

Le fourgon, quant à lui, est une tapissière dont les rideaux sont remplacés par des panneaux et dont l’intérieur se trouve ainsi transformé en une caisse complètement fermée. L’arrière peut s’ouvrir en une ou plusieurs parties ; on s’en sert à l’armée pour porter les bagages, les munitions, et dans le commerce, les marchandises qui doivent être à l’abri des intempéries, comme celles qui servent à l’alimentation, au vêtement, à l’ameublement, etc. Son devant est à capucine (ou capote à compas, ouverte derrière pour communiquer à la caisse) dans certaines voitures. Le fourgon à tambour est, de même, entièrement fermé ; la partie supérieure est élargie au-dessus des roues pour donner plus de place à l’intérieur.

Ces véhicules changent parfois d’usage, comme en témoigne ce passage extrait d’un ouvrage d’Adolphe Belot, Les Mystères mondains, publié en 1875 : « Dans les quartiers commerçants et bourgeois, l’influence du Grand Prix de Paris se fait aussi sentir. Les magasins ne s’ouvrent pas ou se ferment avant midi. On sort du hangar la tapissière qui, la veille, portait les marchandises en ville ; on a soin de l’épousseter et d’enlever les petits écriteaux destinés à faire connaître le nom, l’adresse et l’industrie de son propriétaire ; on lui donne des apparences de char-à-bancs et de voiture de maître ; et, après l’avoir attelée à quelque solide cheval, toute la famille, père, mère, enfants, bonnes et commis, s’entasse sur les banquettes. On part de bonne heure, afin d’avoir le temps de déjeuner, dans un coin du bois de Boulogne, avec les provisions réunies dans le coffre. Vers une heure, pendant que le cheval sommeillera sous de verts ombrages, toute la smala s’approchera de l’hippodrome, et, debout devant la corde, aura le plaisir d’assister aux courses, sans bourse délier. »

 Un travail éreintant

Plus généralement, le déplacement de ces véhicules est un travail épuisant pour les chevaux : « Une gigantesque voiture de déménagement stationnait devant la porte à deux battants. Les trois chevaux qui l’avaient amenée, couverts de boue, trempés de sueur, devaient venir de loin, car ils paraissaient fatigués. Dételés tous trois et groupés en cercle autour d’un monceau de fourrage, ils faisaient le plus grand honneur à cette provende, en attendant qu’ils goûtassent les charmes d’une bonne écurie, dont ils avaient grand besoin pour réparer leurs forces épuisées. Les pauvres bêtes avaient marché toute la nuit. La voiture venait sans doute de Paris, comme le faisait supposer cette adresse, écrite en blanc sur les bâches latérales : Rue Notre-Dame-des-Victoires, 47 - NOBLOT - Entreprise de déménagements pour la France et l’étranger… » Et si les bons voituriers prennent soin d’eux, comme cela semble être le cas dans cette description, faite en 1884 par Jules Boulabert dans Anges et démons, le sort fait aux courageux tractionneurs n’est pas toujours aussi enviable... Comment ne pas partager l’indignation d’Émile Blavet dans La vie parisienne (1838-1924) ? « J’ai vu tout à l’heure le plus abominable et le plus écœurant des spectacles. Une voiture de déménagement, chargée à faire crever la bâche, gravissait la pente roide de la rue des Martyrs. A la hauteur de la rue Clauzel, l’unique cheval qui tirait cette maison roulante (une rosse efflanquée, poussive, tout en os) plie sur ses jarrets et s’étale. Le cocher, furieux de ce contretemps, tire sur le mors d’une telle force que le sang rougit le cuir de la bride, et rejaillit jusque sur ses mains. Sous l’aiguillon de la douleur, l’animal concentre tout ce qui lui reste d’énergie vitale en un effort suprême ; mais ses jambes, prises entre les brancards, se dérobent, et la masse, un moment galvanisée, retombe inerte sur le sol. Alors s’engage, entre le patient et son tourmenteur, une lutte répugnante, où les sifflements ininterrompus du fouet se confondent avec des hurlements sans nom. Le long du trottoir, une foule stupide assiste en dilettante à cette besogne de boucher. De sergents de ville, pas l’ombre. Et plus la victime hurle, impuissante à se redresser, plus le fouet du bourreau siffle, rayant les chairs à vif, dans un concert d’immondes blasphèmes. Tout à coup, l’homme prend du champ, retourne son arme, et le manche s’abat, comme un marteau de fer, entre les deux yeux, pleins de grosses larmes, du vaincu. Un dernier cri, lamentable comme un cri de chien errant dans la nuit noire, déchire l’air... Puis un spasme... puis une convulsion... puis rien ! La pauvre bête était morte ! »

Une pointe d’humour

Fort heureusement, les anecdotes sont souvent plus cocasses qu’affligeantes ; Octave Mirbeau, parcourant en 1910 dans une des premières automobiles la route 628-E8 nous raconte celle qui suit (on en appréciera également la chute) dans un paragraphe consacré à La faune des routes : « Je me rappelle qu’une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam… Nuit émouvante !... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous écoutions l’eau, l’eau infinie de Hollande, sourdre et chanter, partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la brume où tourbillonnaient des poussières d’or, d’argent, d’émeraude et de rubis, où passaient des insectes nocturnes, des papillons de feu ; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des silhouettes d’ombre glissant sur le canal, éclairèrent, subitement, l’effort d’un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. A peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur son siège, que le cheval, effrayé par les lumières (car la lumière l’effraye comme les ténèbres) se retourna brusquement, et faisant faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d’où il devait venir… Son maître ne s’était pas réveillé. La secousse du virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d’oreillers, et les reins sur un paquet de matelas. II dormait, comme sur son lit, confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et les guides étaient enroulées à son poignet pendant. Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête ahurie qu’il ferait, après s’être réveillé, peut-être, une fois ou deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu’il se retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à Rotterdam, d’où il avait dû partir la veille. Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de route leur fait rebrousser chemin… et elles reviennent, le matin, au point d’où elles étaient parties. »

Dans Paris, le passage des voitures de déménagement donne souvent lieu à des descriptions imagées et parfois même carrément humoristiques ; que l’on en juge : l’une et l’autre sont extraites du Figaro…

La première est du 25 juillet 1920 : « Six forts chevaux tiraient un coche… C’était sur le pavé en bois de la rue de l’Université, et ce coche-là, hier matin, était une voiture de déménagement. Les six forts chevaux (au col trapu et au nez court, du type mecklembourgeois le plus pur) étaient massivement harnachés avec sonnailles et prétentailles de cuivre d’un effet nouveau et un peu déconcertant. Sur les caissons de la kolossale voiture, on pouvait lire : Gustave Knauer, dont l’orthographe, à elle seule, décelait assez l’origine, confirmée par d’autres inscriptions en bleu vif sur jaune serin. Ces inscriptions-là annonçaient que la maison avait des succursales à Koln, à Brussel, à London et… à Paris ! »

La seconde est du 4 juin 1928 : « Une voiture de déménagement monte le boulevard Haussmann, vers la statue de Shakespeare. Elle contient des meubles, des tableaux et des tapis, comme beaucoup de voitures de déménagement. Mais derrière ces biens terrestres de quelqu’un que nous ne connaissons pas, il y a un spectacle inattendu : il y a un homme armé jusqu’aux dents. D’un revolver ? D’un couteau ? D’un kriss malais ? Vous n’y êtes pas !... D’une armure du temps de François Ier ! Le mannequin armé oscille et, la lance au poing, il garde l’arrière de la voiture de déménagement, le tapis, les deux tabourets et le dos du piano.

Les passants sourient… » 

Moins d’un siècle plus tard, nous arrive-t-il encore de sourire quand, par hasard, nous sommes bloqués dans quelque rue étroite par l’un des modernes descendants de ces voitures de déménagement à la caisse ornée d’un magnifique cheval ? Rien n’est moins sûr…

 Eric Rousseaux ( Illustrations : collection personnelle) 

* Portés par deux hommes, « ils ne sont autre chose que deux brancards, joints dans un certain espace au milieu, par plusieurs traverses, & quatre pieds de bois. Ces brancards servent dans les déménagements à porter des choses fragiles, comme des glaces, des tableaux à bordure dorée, &c. (Traité des voitures pour servir de supplément au "Nouveau parfait maréchal", avec la construction d’une berline nouvelle nommée l’inversable par F.-A. de Garsault, 1756)

 

  Tapissière de déménagement. Cette voiture, surmontée d’un pavillon soutenu de chaque côté par 3 colonnes à branches, peut aussi bien servir à l’occasion de grand break pour courses ou noces, que comme voiture de déménagement, les rideaux se relevant à volonté.

Le devant est monté sur un avant train à trois ressorts et le derrière est fermé par un hayon dans lequel est fixé un marchepied à charnière.


 Fourgon de déménagement.


 Sous la contrainte…


 Sous la contrainte…,encore !


 Aux grands mots les grands remèdes…


 A l’évidence, cette entreprise de déménagements ne manque pas de bras.


 Voiture de déménagement (cette entreprise de Saint-Brieuc existe toujours).


Wagon de déménagement (généralement capitonné). La civière destinée à transporter les objets fragiles est bien visible sous la caisse (collection Etienne Petitclerc).


 A l’époque, la circulation était encore fluide !


 Dans l’urgence !


 Le déménagement du président Armand Fallières, le 18 février 1913, a donné lieu à de nombreuses caricatures. L’une d’entre elle le montre quittant l’Élysée avec un attelage tracté par une paire de bœufs et une autre avec un attelage tracté par… deux tortues.



 A l’élection de son successeur en 1913, Armand Fallières se retira sur ses terres, dans une propriété viticole (le domaine de Loupillon) de Mézin (Lot-et-Garonne), où il mourut en 1931.


 Vision humoristique des prussiens regagnant leur pays après la Guerre de 1870.

 Pour les longs trajets, le chemin de fer remplace avantageusement les chevaux.